La lyrique occitane des troubadours a 9 siècles. Certes, elle a été un peu oubliée des interprètes pendant une longue période. Silence, oubli et dédain. Qui interprétait les troubadours en France à l'aube des années 60 ? Comme me le relatait un ami dernièrement, seule l'épouse de Lanza Del Vasto et avec un accent pas très méridional mais ce n'est pas grave...

Bravo à Isabelle Bonnadier et à ses compagnons musiciens pour leur disque -Alegransa- et merci pour leur superbe interprétation de ces chansons de troubadours. Un grand bain de jouvence. Jòi e jovent si l'on ose dire !

C'est une gageure que de se lancer dans cette aventure aujourd'hui pour plusieurs raisons :

-déjà, il faut distinguer un peu arbitrairement parmi les archives le manuscrit que l'on va privilégier et pour une même chanson, il y a en a parfois beaucoup avec de petites ou grandes différences.

-ensuite, il faut choisir une posture d'interprétation de cette lyrique, en essayant soit d'être fidèle à l'interprétation médiévale comme le fait un universitaire de Barcelona, soit en trouvant des arrangements musicaux, une adaptation pour toucher le public de notre temps. Il s'agit alors de donner un souffle nouveau à cette lyrique. C'est cette démarche qu'Isabelle Bonnadier et ses compagnons a privilégiée.

IMG_1201[1] Il s'agit de réinventer en se mettant au service d'une mélopée créative. De toute façons, pour beaucoup de chansons, les partitions sont perdues ou du moins introuvables donc cette direction s'impose.

-last but not least et ce n'est pas le plus facile, trouver la langue du chant, se positionner phonétiquement de manière cohérente pour une langue médiévale dont on ne sait pas avec précisions la réalité dialectologique ou plutôt phonologique de l'époque. La langue littéraire des troubadours était une koiné pour reprendre un terme grec. Elle est très codifiée et gomme peu ou prou les différentiations entre dialectes. Dans Alegransa, l'interprète relève ce défit de funambule avec dextérité même si d'aucuns, fatalement, remettraient en question certains choix phonétiques, comme dans la manière de phonétiser parfois le u, de marquer ou pas l'accent tonique, les finales ou encore quelque autre pécadille...

Dans ce disque, le ton est enjoué, "la canta encanta",  le rythme d'une chanson à l'autre varie, parfois lent, parfois beaucoup plus rapide, toujours lyrique, la mélopée : on ressent beaucoup de grâce, de maitrise aussi et un jeu vocal où la spontanéité tient une belle place. Les musiciens sont agréablement présents au service d'arrangements subtils.

J'ai été sous le charme de ces vocalises, de ces rythmes, de cette voix comme je le suis depuis longtemps de la métrique et de l'inspiration troubadouresque. Les chansons interprétées relèvent le plus souvent de l'amour courtois même celles de Folquet de Marseille qui en fin de vie renia les frasques troubadouresques de sa jeunesse et chanta la Vierge Marie (Folquet avait décidé de se mettre au pain sec et à l'eau chaque fois qu'il entendrait une chanson de son jeune temps lorsqu'il choisit en vieillissant de devenir prélat). On retrouve Pèire Vidal, celui de l'amour fou qui chanta lui au moins cinq dames différentes, le Moine de Montaudon avec sa ritournelle autour de ce qui l'ennuie, et bien d'autres...

J'écoute ce disque aussi bien sur l'autoroute, prisonnier des embouteillages, accompagnement splendide dans la marée des bagnolards, que dans le silence monacal, en suivant le texte de la chanson avec beaucoup d'attention, en écoutant les musiciens magnifiques, la voix lyrique, sensible aux instruments, à la métrique, au sens, à la voix avant tout... à l'érotique des troubadours, ce tendre fouet de l'âme. J'espère que ce disque aura l'écho qu'il mérite avec toutes les forces du jovent, je parle d'un souffle.