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-Si tu viens dans le pays de l'arbre où l'eau vive monte du plus profond jusqu'à la racine forte, où hêtres et châtaigniers sont la robe riche de la terre et du temps...- (Marcelle Delpastre)

Ce serait injuste mais il est très possible que par décision de justice, suite à une procédure engagée par l'ONF et la ville de Marseille, Catherine Habersetzer, harcelée depuis 4 ans par les autorités,  soit contrainte de débroussailler les alentours de sa bastide. Elle devrait faire des coupes claires dans son domaine autour d'une simple bastide entourée d'abord de platanes puis de bien d'autres essences. Cette propriété où la maitrise humaine aurait lâcher bride est située sur un versant nord, à l'ubac du Mont Rouvière dans le quartier de Saint Tronc. Il est fort possible aussi que quelques mois après, des promoteurs immobiliers avisés et remplis d'allant, sûrement un peu cupides, la houspillent sans vergogne lui proposant une offre d'achat alléchante, saisissant là l'opportunité pour réaliser par la suite une belle plus-value en transformant en zone à construire ce merveilleux domaine savamment végétalisé, assimilé aujourd'hui à une sorte de lupanar végétal. On sait comment peuvent devenir phytophages les grandes villes dans leur dynamique d'extension avec un amenuisement de la biodiversité à la clé...
L'argument juridique est le suivant : pour se préserver des risques d'incendie (sur ces 3 ha situés dans l'actuel périmètre du Parc National des calanques), il serait strictement interdit de laisser se déployer le couvert végétal de manière si exubérante.
Seulement, examinons ce biotope d'un peu plus près, tout en sachant que Catherine exerçait en tant que chercheuse au CNRS avant sa retraite et que sa spécialité était justement la botanique. De manière très rationnelle et réfléchie, elle a en fait organisé sur ces terres un équilibre écologique tout à fait remarquable en privilégiant notamment les feuillus (moins combustibles et donnant plus d'ombre) au détriment des résineux souvent très présents en basse Provence. La toponymie déjà donne peut-être une indication : le -Mont Rouvière- n'est il pas l'endroit où poussaient déjà autrefois le rouvre soit le chêne blanc ( lo role en provençal) ? Car comme par hasard, ces chênes aux feuilles lobées sont bien présents dans ce couvert végétal où l'on observe entre autres des lauriers-tins, des aubépines mais aussi des noisetiers, des micocouliers, des marronniers, des fusains, des arbres de Judée, des arbousiers ou des salses pareilles. Si l'on peut bénéficier ici de l'ombre apaisante du tilleul, un arbre qui affectionne plutôt l'étage du hêtre, cela révèle bien entendu la fraicheur et l'humidité relatives du lieu qui tranche avec la climatologie habituelle de la majeure partie du littoral provençal. Saluons le micocoulier : silhouette majestueuse dans ce foisonnement, lui dont le tronc gris et lisse a quelque chose de Ganesh, l'homme-éléphant... Ses feuilles  sont très allongées, vert terne et lorsqu'elles tomberont, apparaitra un branchage un peu frêle qui contraste avec son tronc puissant. Les micocoules murissent lentement et peut-être qu'un jour à nouveau comme les anciens, en ferons nous une liqueur ?
On monte par un petit chemin assez étroit jusque là où l'incendie de Carpiagne en 2009 s'était arrêté, jugulé après d'âpres combats : on rencontre dans cette végétation d' après le passage du feu, les marqueurs de la garrigue : pins, cystes (souvent régénérées après l'incendie) , la caresse piquante des chênes verts et des argelas...
Chez Catherine, la connaissance du milieu dans sa dynamique parachève son amour des arbres, de leurs feuillages, de leurs odeurs, de la faune qui s'y installera, qui y trouvera sa niche écologique, une antique préoccupation célébrée très souvent comme déjà dans la lyrique du magnifique troubadour Arnaut Daniel : Lanquan vei fuelh'e flor e fruch...

-Quand je vois feuille et fleur et fruit
Sur les arbres et les rameaux
Quand j'entends les cris dans le bois
Des grenouilles et des oiseaux,
Amour me rend et feuille et fleur et fruit
Si doux que dans la nuit je me réveille...- (traduit de la langue d'oc)

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Catherine a fait de sa propriété une sorte de laboratoire nature, labo végétal avec écosystème en équilibre : les arbres semblent y pousser au hasard tant nous avons pris l'habitude des paysages anthropiques (pour le meilleur : les cyprès qui bordent les vergers ou à l'entrée des cimetières, les platanes qui jalonnent les routes... ou pour le pire : un peu honteuses les félicitations des autorités pour celui qui a fait de son jardin voisin un green bêtement en vogue si peu adapté à la réalité climatique marseillaise et donc fatalement arrosé en permanence) mais détrompons nous, c'est loin d'être le cas ! Catherine sera émue d'apercevoir près de sa maison un renard furtif, dans les hauts, l'ombre d'un blaireau par une nuit sans lune, d'entendre le bruit si émouvant du pic qui troue l'écorce en quête de breuvage. Elle a su privilégier en conscience certains végétaux, les feuillus notamment grâce à son savoir botanique, en outre, prenant en compte le risque de feux de forêt, elle s'est dotée à ses frais d'un système performant d'arrosage (ce qui lui permet aussi d'irriguer dans les moments de grande sècheresse), système alimenté par l'eau d'un bassin toujours rempli lié à un canal qui traverse la propriété : 2 motos-pompes qui permettent avec une forte pression de 5 bars de prélever l'eau (500 litres/minutes) alimentant 4OO mètres linéaires de tuyau qui sillonnent une surface d'un ha dans le bas de sa propriété et en début de colline.
Sil faut respecter le droit dans un Etat de droit, la protection des personnes et des biens dans une zone qui jouxte une grande agglomération, cela fonde les principes du contrat social, et ne l'opposons surtout pas à un ordre qui deviendrait l'ordre moral, il convient dans un esprit de clairvoyance et de justice d'avoir suffisamment d'acuité intellectuelle pour ne pas appliquer la loi aveuglément sans prendre en considération les réalités locales (en l'occurrence un biotope singulier dans le contexte du littoral méditerranéen, certes situé en périphérie urbaine) et les stratégies particulières issues du savoir scientifique. La loi sait trouver parfois avec intelligence des protocoles dérogatoires face à des situations singulières et on l'espère pas seulement pour servir des intérêts d'argent.