089Le chant religieux avait commencé au crépuscule et faisait de ma nuit un délire, impossible de fermer l'oeil, pire que les assauts des moustiques : c'était une chanson improbable, monocorde, une voix de mec, très habitée, un truc d'une longueur extravagante, une mélopée incessante, si longue que la moindre radio occidentale aurait bien entendu refusé de passer ne serait-ce que le début du commencement... Ce chant mystique se poursuivait toute la nuit, de la fin de la lumière du jour jusqu'à son début, una alba quoi (ont'es lo trobador de la nuech ? ), chant mystique au souffle continu, chant sans rupture aucune, ni de voix, ni de rien, chant mâle, extravagant, jaillissant sans discrétion aucune des hauts-parleurs disposés aux 4 coins de la ville. Parfois, il faut un peu rappeler aux occidentaux qu'ils sont en Birmanie et que le rôle fondamental de toute tradition n'est pas toujours de charmer le touriste... Etrange exotisme qui ne fait pas mon bonheur, j'en rigolais  intérieurement, quand on dort pas, le cerveau a le temps de se donner un petit clin d'oeil d'humour. Bagan était en fête manifestement et je me disais que finalement, c'était plutôt légitime que les birmans décolonisés ne se soient plus pliés aux exigences de silence nocturne demandées par les touristes, pas facile de s'arracher à cette dictature qui fait si souvent taire les rituels populaires... Voilà une ville ouverte mais où les festivités ne sont pas mises en sourdine. Après avoir passé une nuit blanche à tourner et virer dans mes draps du fait de ce chant d'infini je ne sais quoi, ce chant toujours recommencé... c'est vrai qu'au réveil, ce n'était pas vraiment la grande forme, pas grave. Le lendemain, la tête un peu dans le cirage, pas grave je répète, me voici me voilà à nouveau sur les chemins ensablés qui mènent à de nouveaux temples, de nouveaux stûpas, il y en a tellement qu'une semaine n'y suffirait pas pour tout découvrir par le menu...

Soudain, je croise sur ma route une procession qui me parle : attelage de bovins arnachés superbement suivi d'un petit 102cortège de jeunes gens très joliment vêtus eux aussi et devant, en tête, un camion-sono avec une chanteuse/danseuse au micro qui anime la fête sur les planches de la remorque. La procession va de hameau en hameau et je la suis en vélo, seul touriste là au milieu pour accompagner cette fête birmane pour les birmans, cette fête qui a vraiment l'air de ces -carretas ramadas- qui se font du côté de Noves ou de Château-Renard, de ces passa-carrieras... Fierté paysanne commune, au sens le plus païen peut-être, la terre, les chevaux ou les bovins de labour, bêtes parées semblablement de miroirs, de laines aux couleurs vives... -Quelle est cette fête ? -C'est -Nadaw- me dit-on... Un défilé bien entendu lié à la fête nocturne de ma nuit passée avec cette mélopée qui traversa... tota la nuechada e se lo cant faguèt qu'una cordurada, podèm pas dire parier de ieu !